Vient de paraître un ouvrage intitulé "Une vie de cochon" aux éditions La découverte et écrit par Jocelyne Porcher, chargée de recherches à l’INRA et Christine Tribondeau, longtemps salariée en production porcine industrielle. (avril 2008, 93 pages, 8 euro)
Jocelyne Porcher a clairement une position assez iconoclaste au sein de cette "noble" institution qu’est l’INRA (je plaisante)... Son truc, c’est "des animaux libres pour des éleveurs libres", dis comme ça, ça paraît sympa, mais faut pas le prendre au pied de la lettre, la liberté se termine par l’abattoir, alléluia ! Alors bien sûr, elle est tout à fait contre l’élevage intensif mais elle idéalise les pratiques alternatives d’une façon bien naïve.
Le bouquin en lui-même, c’est une fiction, prétexte à décrire l’élevage industriel des cochons : une collégienne dont la mère travaille dans un élevage intensif de cochons raconte ses visites dans l’élevage et les états d’âme de sa mère, sa famille, les amies de sa mère. Le point fort de ce livre, c’est que les descriptions de l’élevage sont tellement gores et à la fois précises, qu’on se dit que ça ne peut être que vrai, que c’est pas possible d’inventer ça. Il faut dire que l’autre auteure de ce livre, Christine Tribondeau, a été salariée dans ce type d’élevage, donc elle connaît le travail au jour le jour dans ces enfers.
extraits (p 31) : "Un jour, il y a avait une truie qui était attachée de partout. Maman n’était pas contente que je sois à la porcherie. Elle a insisté : "Solenn, tu files tout de suite, je ne veux pas te voir là, ce n’est pas un spectacle." Je suis allée juste un peu plus loin hors de sa vue et, ensuite, elle était tellement occupée qu’elle m’a oublié. La truie était couchée. Elle avait un truc en fer autour du nez attaché aux barreaux et les pattes attachées aux barreaux aussi. Elle avait les yeux qui tournaient. Elle respirait en grognant et elle avait l’air d’avoir très mal. ... (p 34) Au début, quand j’entendais maman ou Sophie répéter "il faut fouiller", je me demandais ce que ça signifiait. En fait, Sophie a expliqué que c’est : "Il faut fouiller la truie pour extraire les porcelets." "Fouiller", ça m’étonnait, je ne pensais pas que c’était comme quand Erwan vient fouiller dans ma chambre. En fait, si, c’est un peu pareil, et "extraire", c’est comme "extraire le charbon", il faut aller le chercher dans la terre ; les porcelets, il faut aller les chercher dans le corps des truies. Maman et Sophie, elles fouillent très souvent, et c’est rare que les truies fassent leurs petits complètement seules parce que ça prendrait trop de temps et qu’elles risquent de perdre les derniers porcelets à naître. Si la mise bas dure trop longtemps, quand ils naissent, ils sont morts. L’autre jour, j’ai vu maman et Sophie occupées près d’une truie malade ; elles voulaient sortir les porcelets de la truie avant qu’elle meure. Sophie a dit : "De toute façon, elle va crever, alors..." Elles ont pris un espèce de crochet, un truc qu’elles ont fabriqué elles-mêmes pour attraper les porcelets dans le corps de la truie. Cette fois-là, ça n’a pas marché, alors elles lui ont ouvert le ventre pour prendre les porcelets, et après, elles lui ont fait une piqûre et elle est morte. ... (p42) Il y a quelque chose qui fait très peur à maman et à Sophie, c’est les virus et les microbes. Parce qu’alors, c’est la catastrophe à cause de la contamination. Les truies avortent, font des petits déjà morts ou tout bizarres. Quant la contamination commence, le seau dans lequel Sophie et maman mettent ordinairement les morts ne suffit pas. C’est un seau qui reste en permanence dans le couloir parce qu’il y a tout le temps des porcelets morts à ramasser. Elles laissent le seau se remplir et, quand il est plein, elles le vident dans le bac d’équarrissage. Mais quand une maladie arrive, le seau est plein tout de suite. Sophie utilise alors les grands sacs d’aliments pour porcelets. Sur les sacs, il y a la photo d’un petit cochon tout mignon. Et à l’intérieur, plein de porcelets morts. Ca me donne mal au cœur, ça."
Jusqu’à la dernière page, j’ai trouvé ce livre assez carton, sauf qu’en parallèle, Solenn a un ami dont les parents élèvent des chèvres, présenté comme un élevage complètement idyllique, ça se voit qu’elles connaissent pas grand chose à ce type d’élevage... pour ma part, j’ai eu l’occasion d’enquêter un peu dans cette filière : chèvres enfermées n’ayant jamais accès à l’extérieur, pose d’éponge à hormones pour synchroniser les chaleurs, écornage des animaux, chevreaux dont on ne sait pas quoi faire, transportés dans des caisses à lapins et tués à la chaîne à l’abattoir... bref C’est ça le problème de Jocelyne Porcher, elle tient absolument à croire en l’existence d’un élevage alternatif acceptable pour les animaux et que du coup, elle perd tout esprit critique à cet endroit. Les 3 dernières pages du livre sont vraiment très décevantes et ruinent en grande partie la portée de ce bouquin, c’est tellement triste de finir par une telle lâcheté :-(
(p77) "Samedi, il y avait des gens sur le marché qui distribuaient des tracts pour expliquer que ce n’était pas bien de manger de la viande parce que les animaux d’élevage étaient exploités, qu’on n’avait pas le droit de les tuer et qu’il fallait les libérer. C’est idiot de dire ça parce qu’en élevage, ce n’est pas du tout comme dans les systèmes industriels. Les animaux ne sont pas prisonniers, ils ne sont pas exploités, on travaille avec eux. Ce n’est pas du tout pareil. Les animaux comptent. Ils sont importants et précieux. Et même si on les tue finalement, c’est le plus tard possible et ce n’est pas pour rien. C’est pour qu’on mange, qu’on vive et qu’on se souvienne d’eux. Il y a une peau de chèvre dans la grande salle chez Juliette et Catherine, près du canapé. Juliette m’a dit que c’est celle d’une chèvre qui s’appelait Rosalie. Alors je me dis que Rosalie est encore à la ferme puisqu’on se souvient d’elle chaque fois qu’on s’assied sur le canapé. Et quand on mange du cochon, on se souvient du cochon. Quand Juliette et Catherine font venir le tueur de cochons l’hiver, et c’est tout une histoire. Le tueur est très gentil en fait et il aime beaucoup les animaux." ...
Sébastien Arsac
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