Animauzine, militer pour les animaux
28 juin 2004
Par Animauzine Seb
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Numéro 23 des Cahiers antispécistes

revue de réflexion et d’action pour l’égalité animale

Dossier sensibilité

Bonsoir vous,

Paru en décembre dernier, le numéro 23 des Cahiers antispécistes est maintenant en ligne sur le site Web de la revue, http://www.cahiers-antispecistes.org/.

Il s’agit du numéro le plus volumineux que les Cahiers aient jamais publié - 188 pages en tout ! Pour vous aider à l’aborder, voici en quelques mots ce qu’on y trouvera.

Le dossier « sensibilité » ========================

C’est parce que les animaux sont sensibles - c’est-à-dire capables de ressentir ce qui leur arrive, de souffrir ou de jouir de la vie - que nous luttons contre leur oppression. S’ils étaient au contraire insensibles comme les cailloux, inconscients de ce qui leur arrive, la préoccupation éthique pour leur sort n’aurait pas de sens.

Pourtant, comment savoir qui précisément est sensible et qui ne l’est pas ? Les insectes sont-ils sensibles ? Et les plantes ? Beaucoup de militants de la cause animale croient pouvoir répondre facilement, en se basant sur la possession d’un système nerveux : les animaux ont un système nerveux, mais ni les plantes ni les cailloux. En tout état de cause, ces militants pensent que la science est capable de nous donner sur ce sujet des critères scientifiques simples et solides.

D’autres personnes - souvent nos adversaires, mais pas seulement - pensent au contraire que les plantes elles aussi sont sensibles. On nous oppose souvent le « cri de la carotte », et on invoque les histoires de « communication » entre les plantes pour « démontrer » qu’elles aussi peuvent souffrir et désirent vivre, ce qui rendrait (dit-on) vain notre refus de manger les animaux. Certains militants pro-animaux entretiennent eux aussi des incertitudes à ce propos, sans toujours bien oser les formuler.

Les uns comme les autres croient cependant que la science peut leur donner une réponse. Pourtant, le statut scientifique de la sensibilité est extrêmement problématique. La science semble capable seulement de donner des choses une description « extérieure », alors que la sensibilité se vit d’abord « de l’intérieur ». Une tradition scientifique ancienne, qui remonte au moins à Descartes, tend même à dénier tout statut scientifique à la sensibilité, ou la limite arbitrairement aux membres de l’espèce humaine. Cette tradition est loin d’être morte ; l’impossibilité de donner une existence scientifique solide à la notion de sensibilité permet facilement à beaucoup de scientifiques, dès lors qu’ils y ont intérêt (INRA et autres organismes travaillant pour l’élevage), d’affirmer par exemple que la souffrance animale, on ne sait pas ce que c’est ; et donc de la définir à leur guise, et de conclure que tout animal en « bonne santé » - c’est-à-dire, qui prend du poids à la vitesse voulue et survit jusqu’à l’abattage - est heureux.

Il serait commode, pour nous qui militons contre l’oppression des non-humains, de pouvoir affirmer qu’au contraire la science possède de bons critères pour définir et caractériser la sensibilité. La rédaction des Cahiers pense cependant que le mouvement a tout à gagner à reconnaître franchement ce problème, et à trouver des arguments sans doute moins définitifs qu’on le voudrait, mais peut-être mieux fondés.

Dans « Lectures de pensée animale », Estiva Reus passe en revue les écrits de plusieurs auteurs qui ont abordé cette question. Certains apportent une mine d’informations sur la richesse des comportements des animaux non humains et des capacités de pensée dont ceux-ci témoignent. Dominique Lestel en particulier développe la question de la culture dans les sociétés non humaines. Estiva aborde aussi des auteurs qui se sont penchés sur les fondements théoriques de la question de la sensibilité, notamment Joëlle Proust, Thomas Nagel et John Searle. Elle examine le point de vue fonctionnaliste de la première ; et conclut à sont insuffisance à fonder une conception de la sensibilité, sauf à redéfinir opportunément ce terme. John Searle quant à lui cherche à concilier la conception habituelle que nous avons de la sensibilité - comme le fait de ressentir les choses - avec un point de vue matérialiste traditionnel ; Estiva note que cela semble conduire à une position absurde, selon laquelle la sensibilité résulterait du fonctionnement de la matière, mais n’aurait aucune prise sur celui-ci (« épiphénoménisme »). « Les connaissances scientifiques actuelles, estime-t-elle en conclusion, plaident en faveur de la reconnaissance d’une sensibilité et d’une pensée animales. Les arguments avancés par ceux qui persistent à en contester l’existence ne résistent pas à la critique. Et cependant, il semble que le sol se dérobe lorsqu’on tente de « caser » convenablement la subjectivité dans l’ensemble de notre vision du monde. Que l’on en sorte à la fois rassuré et inquiet n’est pas une mauvaise chose. Mieux vaut avancer dans le doute qu’armé de fausses certitudes. De vraies certitudes feraient encore mieux l’affaire, mais je n’ai pas cela en rayon. »

Dans « Le cerveau, l’antispécisme et le neurobiologiste », Sébastien Arsac aborde la question de la conscience, et en particulier de l’émotion, à travers les ouvrages du neurobiologiste américain Antonio Damasio. Celui-ci définit une notion de « conscience-noyau » qui se distingue d’une pure « réactivité », même complexe, de l’organisme (régulation de la température, réactions immunitaires...), tout en étant possédée par un grand nombre d’animaux et dépendant de centres cérébraux très anciens dans l’évolution. « Tous les vertébrés - veaux, vaches, cochons, poules, poulets, poissons... - possèdent les structures cérébrales évoquées par Damasio sur lesquelles repose la conscience. »

Dans « Le subjectif est objectif » je développe mon point de vue personnel, qui est que la sensibilité doit être considérée comme une réalité à part entière ; et que la science dans sa conception traditionnelle (laplacienne) est structurellement incapable de lui reconnaître un tel statut. Je note par ailleurs le fait que la science actuelle est, contrairement à l’image qu’en a le public, en crise profonde quant à ses fondements, au moins depuis l’avénement de la mécanique quantique. Refusant tant le point de vue fonctionnaliste-holiste qui voudrait que la sensibilité « émerge » de la complexité, que le point de vue mystique qui en fait un objet inexplicable et extérieur au monde matériel, j’en appelle à une prise au sérieux de la sensibilité en tant qu’objet dont la science devra pouvoir rendre compte, même si aujourd’hui elle ne sait pas le faire. En attendant, ces considérations me semblent pouvoir fonder la pertinence pratique d’un certain nombre de critères de sensibilité, telles l’intelligence - la capacité à comprendre les situations, et pas seulement à y répondre « mécaniquement » - et la capacité d’agir.

Si la question d’une sensibilité éventuelle des plantes peut sembler purement théorique, celle de la sensibilité ou non-sensibilité des insectes et autres « animaux inférieurs » est potentiellement d’une immense portée pratique. Il y aurait environ un milliard de milliards d’insectes vivants à un moment donné ; les humains les tuent en masse, même sans y penser, et même quand ils sont végétariens par les pesticides (synthétiques ou biologiques) utilisés dans l’agriculture, pesticides dont on peut imaginer qu’il les font gravement souffrir. Malheureusement, dans ce domaine nous manquons de certitudes. Les Cahiers présentent un article - « Les insectes ressentent-ils la douleur ? » - qui répond plutôt par la négative à cette question, et un autre - « "Ne pas faire de mal à une mouche" » - dont l’auteur estime au contraire que les insectes sont sensibles, et par conséquent méritent une considération éthique au moins minimale. Estiva présente aussi le compte-rendu d’un colloque organisé récemment par la LFDA et qui se penche sur le statut éthique des invertébrés.

Enfin, dans ce dossier, Anne Renon rend compte de l’ouvrage de J.M. Masson et S. McCarthy, Quand les éléphants pleurent. Outre une réflexion sur notre habitude à écarter toute attribution de sentiments aux non-humains sous couvert de refus de l’anthropomorphisme, cet ouvrage nous donne un aperçu de la profondeur et la richesse de la vie émotionnelle des non-humains.

Autres textes =============

En dehors du dossier « sensibilité », ce numéro des Cahiers présente :

« J’ouvris les yeux, il faisait jour », poème de Corinne et Jean-Pierre. « Sur les caillebotis a poussé l’herbe verte, qu’elle est douce à mes pieds meurtris ! »

« Poutin et Poutot », un des contes « réécrits » par Corinne. « Reconnaissant l’importance des attitudes forgées dans l’enfance, Au pays d’utopie tente de développer une nouvelle littérature pour enfants en modifiant avec tact les contes classiques les plus populaires. » Tous ces contes sont disponibles sur le site Web d’AVEA.

Dans « Survivre en milieu hostile », la regrettée Alias rend compte avec a-propos et humour notamment du Végétarien sans peine de G. Bertaud.

Sébastien Arsac rend compte aussi de la sortie en français du Projet Grands singes, ouvrage et manifeste destiné à briser la frontière morale d’espèce en étendant la « communauté des égaux » au-delà des limites de l’espèce humaine.

Anne Renon rend compte aussi de l’ouvrage classique du philosophe antique Plutarque, Manger la chair, sorti récemment en une traduction française préfacée d’un auteur qui, sans aucun argument et contre toute vraisemblance, décide que Plutarque n’était certainement pas végétarien !

Les Cahiers ont également traduit un court texte de Virgil Butler, « Dans le crâne d’un tueur », où cet ancien employé d’abattoir de poulets nous fait comprendre l’effet que cela peut faire de passer des heures entières à tuer. Jérôme Bernard-Pellet rappelle à ce sujet l’existence d’une campagne de l’association PETA contre la chaîne de poulet frit KFC qui commence à s’implanter en France.

Yves Bonnardel nous fait un compte-rendu de l’édition récente d’un texte anarchiste du 19e siècle contre la corrida - à une époque où il était encore plus malséant qu’aujourd’hui de se soucier de l’oppression des non-humains.

Estiva Reus, quant à elle, rend compte de la publication récente en français de La Nature de John Stuart Mill, et réfléchit à la pertinence que l’on constate encore aujourd’hui d’une référence à la nature comme modèle de comportement éthique, alors même que depuis longtemps, et en particulier par Mill, il a été montré que cette notion est vide de sens.

Enfin, Estiva rend compte d’un ouvrage de Gary Francione, professeur de droit américain et militant pour les droits des animaux. Elle discute de sa thèse, qui est que le mal central réside dans le fait que les animaux non humains ont le statut juridique de propriété. Elle aborde aussi, de manière critique, l’attitude de Francione envers d’autres courants antispécistes, courants que Francione appelle « welfarist » (« pour le bien-être ») et qu’il identifie, grosso modo, à l’utilitarisme de Peter Singer et à l’organisation PETA. Les Cahiers pensent revenir longuement sur ce débat dans les prochains numéros.

Voilà, j’espère que cette (finalement longue) introductipon vous donner au moins l’envie d’aller faire un tour sur le site des Cahiers !

Cuicui à toustes.

—  David Olivier


Les canards et les pigeons, les porcs et les agneaux mettent leurs gouttes de sang sous les multiplications ; et les terribles hurlements des vaches étripées emplissent de douleur la vallée où l’Hudson s’enivre d’huile.

Federico Garcia Lorca


Les Cahiers antispécistes : http://www.cahiers-antispecistes.org/

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