Billet d’humeur : Nous prend-on pour des c(l)on(e)s ?
Vous vous en souvenez certainement. C’était le 28 décembre 2002. Le Monde titrait sur quatre colonnes « La secte du premier clone humain ». La secte des raéliens venait d’annoncer, deux jours auparavant, à Miami, la naissance du premier bébé cloné… Immédiatement, levée de boucliers. Par exemple, Henri Atlan affirmait qu’il s’agit d’« une activité purement et simplement criminelle » ; Jacques Chirac, que c’est « une vraie atteinte aux droits de l’homme » ; et Claude Evin qu’il faut « pénaliser d’urgence » le clonage reproductif ; etc., etc. C’est étrange… Il ne me souvient pas d’avoir entendu pareil concert de voix unanimement horrifiées lorsque fut annoncée - en février 1997 - la naissance par clonage de la brebis Dolly. Certes, il y eut des controverses, mais des controverses dans la communauté scientifique ; et cela ne portait pas sur le fait de savoir si la naissance de Dolly était condamnable ou non d’un point de vue éthique, mais sur de possibles erreurs de manipulation qui auraient pu invalider l’expérience ! Il fallut plus d’un an d’investigations complémentaires pour que les « créateurs » de Dolly apportent définitivement la preuve qu’il s’agissait bien d’un clone… Depuis 1952, date à laquelle les premières grenouilles furent clonées, jusqu’à la génisse Marguerite en 1998, en passant par tous les autres cas, les occasions n’auraient pourtant pas manqué de s’indigner vertueusement sur le caractère criminel de la marchandisation du patrimoine génétique d’une espèce. A ce jour, la technique du transfert de noyau a permis de faire naître des clones de moutons, de vaches, de souris, de porcs, de lapins, de chèvres et de chats ; les singes résistent encore paraît-il (Le Monde du 30/12/2002), mais leur sort est fixé ; ils y passeront aussi. Cette longue suite d’expériences parfaitement acceptées par nos moralistes aurait dû conduire à faire apparaître le clonage d’un être humain comme la continuité logique des expériences précédentes…si nous étions logiques ; ce n’est après tout que le passage à une espèce de plus. Ou bien la réprobation suscitée par le clonage humain aurait dû se manifester dans la continuité logique d’une condamnation réitérée des expériences précédentes… si nous étions logiques ; dans la mesure où ce qui aurait été jugé inacceptable, c’est l’atteinte à la nature même des espèces par la manipulation de leurs modes de reproduction. Mais la logique est demeurée absente de ce débat. Elle a été remplacée par l’idée spéciste qu’à l’humain tout est permis… sur les autres, mais que lui-même est sacré. Tiens donc, par quel décret s’il vous plaît ? Désolé ! Je m’insurge contre cette idée, et je reste indigné de voir avec quels renforts d’expressions élevées les intellectuels se sont précipités sur cette annonce de clonage, à qui jetterait l’anathème en premier, en oubliant que les mêmes manipulations ont été réalisées depuis cinquante ans sur des non-humains et présentées comme des avancées scientifiques. Le professeur Israël Nisand, dans Le Monde du 2 janvier 2003, proposait « de promouvoir le classement du clonage reproductif comme crime contre l’humanité, poursuivi et puni, sans prescription possible, par un tribunal pénal international ». Bigre ! Et le crime contre l’animalité ? Jamais entendu parler, professeur ? Il est clair que les délires sur le clonage reproductif humain se nourrissent de fantasmes infantiles et dangereux. Infantiles, car en réalité, on ne reproduit jamais un individu à l’identique, du fait de la malléabilité du matériel génétique ; la copie et son original ont toutes chances d’être moins similaires que deux vrais jumeaux. Et dangereux, car sa généralisation porte en elle les germes d’un statut de sous-humains pour les clones. C’est typiquement le genre de « gadget » scientifique qui n’apporte que des effets d’annonce, rien pour l’humanité, et qui devrait être interdit. Mais pas uniquement en ce qui concerne les humains ! Le concert d’imprécations lancé contre l’annonce d’un bébé cloné avait des sonorités écœurantes. Parce que pas même une fraction de tout ce qui a été dit à ce moment-là n’avait jamais été dit pour les animaux. Il semblait que l’on nous prît déjà tous pour des clones mentaux. Il nous aurait tous fallu nous insurger « comme un seul homme » du seul fait que l’on voulait reproduire des humains à l’identique. Et parallèlement trouver naturel de faire la même chose à ceux qui ne nous ressemblent pas… Honte à cette morale contemporaine dont le respect envers la vie des individus à toutes les caractéristiques de la collecte des déchets : on trie… ! En réalité, le respect des individus se construit sur leur unicité. Multiplier le même, c’est lui dénier le droit fondamental qui constitue la source du respect des individus : le droit d’être unique. C’est pour cette raison que le clonage reproductif est aussi condamnable chez les non-humains que chez les humains. Parce que la négation de l’unicité conduit à la chosification des êtres. Quelle misère que nos « experts en bioéthique » aient si facilement lâché la proie (le concept de clonage) pour l’ombre (le supposé clone des raéliens). Mais au fond, ce n’est pas étonnant : la véritable bioéthique n’a jamais existé ; ce qui existe n’est qu’une bioéthique croupion, une « anthropoéthique ». Refusons cette pensée clonée, anthropocentrique et nombriliste ! Les animaux non-humains font aussi partie de la « bio » !
André Méry
Accueil . ACTIONS . RESERVOIR . MILITANTS et SITES WEB . Thèmes . Agenda
Newsletter . Plan du site . Contact . FAQ