
À Franska, ourse et martyre
Exergue : Oraison funèbre
« Nous ne désespérons pas. Il faut continuer à acclimater des ours dans les Pyrénées. » Voilà ce que proclament les « amis de la nature ». Je n’ai pas noté de quelle association fait partie le gars qui annonçait cela, bon petit boy-scout fier et résolu, tout à l’heure, à la télé, en commentaire après l’annonce de la mort de l’ourse Franska, écrasée par une bagnole. Ils vont donc continuer. À envoyer des bêtes sauvages « en pleine nature » - tu parles ! - servir de cible aux braconniers et de butoir aux camions. Pourquoi, bon dieu ? Pour faire joli. Parce que les Pyrénées sans ours, il y manque quelque chose, moi je trouve. Rêverie d’écolo sentimental ? Pas seulement. L’ours dans les Pyrénées, ça attire le touriste, sais-tu ? Comme l’edelweiss dans les Alpes. Ça boulotte des brebis ? Ça, c’est l’affaire des ploucs. À chacun son métier. Nous, c’est l’hôtellerie. Pas confondre. On tue les ours, un par un, à coups de fusil ou à coups de pare-chocs ? Pas de problème : on les remplace. Le touriste a peu de chances d’en rencontrer ou même d’en voir un, mais rien que de savoir qu’ils sont là, dans le décor, derrière le buisson, peut-être, et qu’ils nous regardent, c’est excitant. Et la photo, dis donc, si par hasard... Et le bien que ça fait à la région, l’artisanat local, des petits ours taillés à la main plein bois tendre, des peluches en vrai poil pur vinyle, j’ai déjà passé la commande à Pékin... Si ça se trouve, il y a de vrais militants écologistes amoureux de la verte nature avec des ours dedans parmi ces enragés de la transplantation des plantigrades en plaine terre de bruyère. Ça me dépasse. Comment ne comprennent-ils pas que leurs protégés sont attendus avec une joie féroce par les amateurs de gros gibier interdit, soutenus par les éleveurs de moutons - quand ce ne sont pas les mêmes - ulcérés de retrouver leurs brebis déchiquetées sur l’herbe tendre ? Une vie vaut une vie. Chaque souffrance est aussi exécrable que toute souffrance. Celle d’un mouton comme celle d’un ours. Mais le mouton est banal, sans prestige, sans valeur autre que celle de sa laine tant qu’il vit et celle de sa viande quand, finalement, on le tue ! Car on le tue de toute façon. Un peu plus tôt, un peu plus tard... Alors qu’un ours, tu imagines ? La quantité de rêve, d’évocation, de poésie ? La beauté bouleversante, l’authenticité, la Nature en personne, comme aux premiers âges ! Et moi je répète que tu t’illusionnes, ou feins de t’illusionner, tant est grand ton désir d’y croire. Je répète qu’implanter des fauves, quels qu’ils soient, dans ce Disneyland que sont les Pyrénées, dans ce reste de pelouse pelée coincé entre les bergeries industrielles, les abattoirs et les remonte-pente, est criminel, que je n’en ai rien à foutre de savoir qu’il n’y a pas de place en France pour les ours, qu’il n’y a plus un seul « vrai » ours se dandinant sur les hautes pentes, je m’en accommode fort bien, de même qu’il a bien fallu que je m’accommode de la disparition des aurochs et des mammouths, j’ai moi aussi lu La Guerre du feu, j’avais douze ans, je ne m’en suis jamais tout à fait remis - pas plus que du rhinocéros laineux à narines cloisonnées -, qu’est-ce que tu crois ? Il a bien fallu que je m’y fasse, et pour l’ours, pareil. Dis-toi bien que l’homme « normal » est un tueur, un assassin, qu’il aime ça, que toujours il trouvera le bon prétexte, et que nous, cœurs sensibles, nerfs de gonzesse que nous sommes, nous devons par-dessus tout ne pas lui offrir du gibier à portée de fusil, à portée de 4x4. Tu penses en termes d’espèces. L’alarme suprême : « Espèce en voie d’extinction ». Sonnez le tocsin ! Et alors ? Les espèces naissent et meurent, naissent et meurent, c’est comme ça, ça se transforme ou ne se transforme pas, ça dure - un peu plus longtemps - ou ça ne dure pas, hasards de l’évolution, de l’isolement, de la connerie d’une espèce soudain assez douée cérébralement pour dominer tout, pas assez pour se diriger elle-même... Je ne suis pas collectionneur d’espèces. Je hais la souffrance. La souffrance est toujours affaire d’individu. L’espèce ne souffre pas, simple entité de classification, abstraction scientifique. Compter sur la compréhension des gens de par là-bas, qui sont, ne l’oublions pas, ceux-là mêmes qui louent massivement des cabanes et autres emplacements scélérats d’affût aux malades de la gâchette quand passent les vols de migrateurs... Tiens, le voilà, le vrai combat ! Rabats-leur donc le double-canon, à ces gros cons qui saluent le printemps par des hécatombes ! - J’espère que c’est bien au printemps que ça se fait, ou j’ai encore l’air d’un con... - Lâche donc tes nounours gourmands dans les chambres de torture où l’on engraisse les oies de la façon que tu connais pour obtenir le sacro-saint foie gras comme on ne sait le faire que par cheux nous en France. Et puis, mieux, laisse-les donc tranquilles, les grosses bébêtes, dans leur Slovénie, leurs Carpates ou je ne sais trop quoi puisque, va savoir comment, les ours réussissent à y survivre. Les ploucs de là-bas seraient-ils moins sanguinaires que ceux d’ici ? Difficile à croire. Il est vrai qu’ils n’ont pas de corridas, chez ces peuplades arriérées. Est-ce qu’on y chasse l’ours ? Pendant que tu y es, puisque tu as l’âme militante, milite donc pour la réintroduction du grand tigre à dents de sabre en forêt de Fontainebleau, du crocodile européen à double crête sous le pont d’Austerlitz, du rat géant à carapace de homard dans le jardin du Luxembourg... Au jour d’aujourd’hui, on fait ce qu’on veut à partir de l’ADN extrait d’un poil de cul. Pourquoi se priver ? Mais, voyons, ça fera autant de cibles passionnantes pour les chasseurs ! Tu as raison. J’allais encore dire une connerie. J’étais parti pour une causerie sur les pieux pèlerins polonais (P.A.P.) et leur autocar de la mort. J’ai voulu au passage m’incliner sur le corps ensanglanté de Franska, ourse et martyre, et voyez ça, je me serai égaré en route... Bref, le temps a filé, la page aussi, et bon, quoi, à la prochaine.
Bonne nuit, Franska.
Cavanna
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